Aujourd’hui, c’est la journée d’avant. La journée d’avant l’arrivée à Buenos Aires. La ville du bon air. C’est la journée où l’on rêve de la terre que l’on va rencontrer. Sur le bateau, comme partout, nous avons un avant que l’on connait, et un après que l’on suppute. Vie en continu qui glisse comme le bateau sur l’océan. Hier déjà, la journée était une journée de mer. Hier pluvieuse, grise. Aujourd’hui bleue, ensoleillée.

Il est difficile de commencer une écriture pour parler d’une journée en mer. Bien sûr, je peux rester dans les poncifs habituels, parler de l’emploi du temps, du bonheur d’avoir une météo merveilleuse. Déjà avec cela, il y a de quoi faire un bon article pour un compte-rendu d’activité. Je pourrai parler de tout ce que nous faisons. Je pourrais parler de tout ce qui nous est proposé et que nous n’avons pas le temps de faire. Il n’y a que peu de personnes dans la vie terrestre qui trouve autant à picorer des graines de bonheur qui sont proposées avec de grands sourires.

Le bateau en mer est un espace clos. Nous sommes 2500 passagers environ avec nos différences d’âge, de culture, de langue. Nous venons peut-être de 20 nations différentes, et la vie à bord est harmonieuse. Je rends hommage au personnel qui gère le service avec un sourire toujours bienveillant. Il y a toujours un geste amical, délicat et parfois même facétieux. Déjà, alors qu’il n’y a encore que 3 semaines à peine de passées, quand je les croise, j’ai droit à un : bonjour, monsieur Pierre, parfois c’est Papy ou Mummy pour Annie. L’un d’eux connait nos goûts pour le café : très court pour moi, légèrement allongé, pas trop, pour Annie. Ce que je raconte là n’est que détails sans grande importance. Mais une vie simple et heureuse, n’est-elle pas faite d’une mosaïque de détails comme les assemblages de petits bouts de céramique colorée qui font de si beaux dessins sur les sols et sur les murs des thermes ou des demeures que l’histoire romaine nous a laissés ?

Je ne suis pas de ceux qui ont fait de grandes choses dans leur vie. J’essaie seulement d’assembler les petites céramiques de ma vie pour en faire un ensemble cohérent. Oui, bien sûr, j’ai aussi rempli une caisse de rebuts, des morceaux mal coupés ou cassés. Et alors ! Parfois, j’ai dû essayer dix fois pour réussir un peu. Aujourd’hui, je suis là, et à l’instant où j’écris ces mots dans mon cahier, je suis dans une grande salle, un orchestre murmure un slow un peu rythmé, des petits gâteaux ont été déposés devant moi. Une gentille serveuse indonésienne s’est inclinée devant moi : what kind of thea do you want ? Il est l’heure du thé dansant, je lève ma plume un instant, Annie arrive, son sourire la précède.

Être là n’est pas une réussite particulière, seulement un passage. Passage de vie heureuse qui emplit les clés USB de nos mémoires pour les jours plus gris qui seront sur notre chemin. Ici, la valse et le tango donnent du mouvement et de l’harmonie. Tendrement enlacés, la dans est un moment de douceur en couples en compagnie de couples amis. J’ai peu dansé dans ma vie, on disait que je ne savais pas. Je répétais que je ne savais pas. Pour préparer ce voyage, j’ai appris. Merci ami Robert ! Appris pour que ma danse ne soit pas que des gestes rythmiques ou gymnastiques, mais un ensemble d’attitudes, de mouvements empreints d’élégance. Élégant, pas pour des spectateurs, mais pour notre bien-être mental. L’élégance n’est pas un apanage de quelques-uns, elle doit-être incluse dans la plupart des instants de notre vie.

Ce matin avec Annie, nous avons goûté au bonheur de se retrouver en fin de matinée. Nous étions partis séparément vers nos activités. Elle, avec le groupe de gymnastique pour maintenir sa souplesse et son entrain. De mon côté, un peu de marche. Le matin, très tôt, je suis allé faire ma balade de quatre kilomètres sur le pont supérieur. Le soleil était déjà haut, l’infini comme voisinage. Un peu plus tard, je suis allé récompenser mon effort au centre de soins pour mon corps et pour mon esprit. Dans le vestiaire, il y a un casier pour ranger les vêtements. J’ai trouvé à l’intérieur un petit crochet où j’ai pu laisser mes petits soucis ou tracas. Est-ce l’environnement chaud et humide, mais à mon retour, je ne les ai pas retrouvés. Je suis tout d’abord entré dans une salle carrelée de céramiques aux tons vert pâle et bleu, rehaussée de nervures grises. J’ai posé mon pied sur un nuage de vapeur qui m’a porté et déposé sur une banquette. Non, je n’ai pas fait un malaise, j’étais seulement dans un état de conscience réduite. Ce moment exceptionnel où il ne se passe rien. La seule perception est le mouvement de l’air chaud et humide qui circule dans les narines. La sensation des sinus qui s’emplissent des odeurs d’eucalyptus et de citron, portées par la vapeur. Je ne sais pas décrire le déclenchement qui guide le pas vers la sortie, vers la douche fraiche et qui ouvre la porte de la tanière en bois. L’air y est plus sec, très surchauffé. Le dos se pose, s’étend, s’écrase sur les lattes de bois. La respiration se fait calme sous le poids de la chaleur. Les pores de la peau s’ouvrent en corolle libératrice des impuretés collectées ici ou là. C’est un instinct primaire qui redonne la position verticale, qui tend la main pour ouvrir et refermer la porte, pour monter les quelques marches du bain à remous. Il n’y a que peu de meilleures extases ; le corps enveloppé de grosses bulles qui le porte l’allège. Le regard à travers la vitre qui se perd dans l’océan ne perçoit à peine le mouvement de l’eau qui glisse sous le bateau. La seule musique ici, c’est le silence. Le corps finit sa détente sur une banquette, la tasse de thé fume juste à côté.

Un jeu de chiffres a réveillé l’esprit et c’est le bonheur de se retrouver dans la cabine. Peu de temps pour les effusions, car il est l’heure d’aller écouter un conteur. Aujourd’hui, il nous parlera de l’histoire de Montevideo. Il saura nous donner l’envie d’aller porter nos pas dans les rues de cette ville.

Une croisière est une aventure. Une aventure que l’on partage avec d’autres, ceux qui croisent nos pas dans les coursives du bateau. C’est une aventure que l’on partage avec la personne que l’on aime. Mais c’est aussi une aventure que l’on garde pour soi-même dans notre égoïsme conscient. Dans ce voyage, nous allons loin, très loin, au bout du monde. À ce bout du monde, nous trouverons notre maison. C’est un voyage dans un espace immense, nous aurons traversé presque tous les océans, les cinq continents. Nous rencontrerons d’autres personnes, et leur altérité sera pour nous source de nouvelles connaissances, dans le cosmos des différences que porte notre planète.

Mais il y a aussi un autre voyage, celui du tour de notre monde. Celui de notre monde intérieur. La faible vitesse, le confort de chaque instant, les nouvelles rencontres, tout cela nous ramène à nous-mêmes. Nous ne vivons pas un voyage dans sa longue durée, nous vivons une suite d’instants qui chacun se conjugue au présent. Et, par homonymie, ces instants resteront des présents que nous emporterons avec nous dans un dernier voyage. Pas de noirceur dans ces propos, car le coffre des présents à emporter pour ce voyage est très grand. Il faudra encore beaucoup de croisières, de fêtes avec les amis, avec la famille pour le remplir. Le voyage dure cent seize jours. Il y a dix-huit jours que nous sommes partis. Voilà seulement dix-huit jours que nous sommes partis. Je laisse les heures se dérouler, je ne peux pas les maitriser. J’accepte le bonheur tel qu’il m’est offert.

 

© Pierre Delphin – 24 janvier 2020

 

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