La terre est ronde. Beaucoup d’enseignants me l’on affirmé. Beaucoup de scientifiques l’on confirmé. Quelques religieux l’on contredit. N’étant pas religieux, j’admets donc le postulat : la terre est ronde.

Dans une envolée lyrique, un jour j’ai dit à Annie : je t’emmène faire un tour, avec toi j’irai jusqu’au bout du monde. Ce n’est pas malin de tels propos ! C’est une promesse que je ne pourrais pas tenir. Comment aller au bout d’une entité sphérique ? Enfin, presque sphérique, car depuis le temps qu’elle tourne, elle est un peu cabossée. Me voilà encore parti dans mes divagations géographiques et géométriques. Demain matin, très tôt, nous entrerons dans le canal de Beagle pour rejoindre la dernière ville la plus au sud de notre planète, de notre monde. Alors, après avoir navigué près d’un mois en direction du Sud, nous donnerons un coup de talon sur l’antarctique pour remonter vers le nord. Nous serons allés au bout du monde.

Avez-vous remarqué comme ce mot « monde » est à la fois commun et étrange ? Il est utilisé de multiples manières dans notre langage. J’ai voulu recenser les locutions dans lesquelles ce mot apparait. J’ai renoncé à mener au bout ce projet. Il est plusieurs centaines de locutions et c’est beaucoup trop de travail pour un homme en vacances, en croisière, direction le bout du monde.

D’ailleurs, ce mot est entré dans mon environnement dès ma naissance. C’est ma mère qui me l’a dit. Toute sa vie, elle s’est souvenue du moment où elle m’a mise au monde, sans savoir qu’un jour j’irai au bout. Les efforts que j’ai faits dans ma va vie, qui est restée modeste dans ses réalisations, n’ont pas pu changer le monde. Ce n’est quand même pas le monde à l’envers que de rester avec son petit monde pour ne pas être coupé du monde. Quoique j’aime bien de temps en temps aller dans le grand monde pour rencontrer du beau monde. Alors, avec ma mie, nous avons le bonheur de voyager et de parcourir le monde. Nous éviterons de dire que nous sommes allés aux quatre coins du monde, car cela serait faire une injure à la cohorte de tous les mathématiciens anciens qui ont tant recherché la quadrature du cercle, refusant parfois d’admettre l’infusabilité du cercle dans un carré. Tiens, je pense à l’instant que ce serait rigolo que la terre soit cubique. Les continents seraient appelés : Nord, Sud, Avant, Arrière, Gauche, Droite. Heureusement qu’il n’y a pas trop de monde dans la salle des jeux de cartes que j’utilise comme scriptorium. Seul un couple de joueurs de rami semble s’inquiéter des vapeurs que mon cerveau émet lorsque je dérive sur le monde.

Demain, nous serons à Ushuaia, notre bout du monde, pour ce voyage. Encore un lieu pour lequel nous rêvions, rien qu’en prononçant son nom. Aller au bout du monde, l’expression marque un espoir inaccessible sans espoir de réalisation. Demain, nous serons à Ushuaia un des bouts du monde. Ce que je n’aurai osé imaginer il y a quelques années est en train de se réaliser. Je ne saute pas de joie parce que cette joie est contenue en moi. Mon ressenti est très fort, j’ai même un sentiment de fierté. Être têtu, passer des étapes pour avancer, se donner les moyens, croire en la réussite. Il n’y a pas de montagne infranchissable.

J’ai toujours différencié le voyage du but du voyage. Le but du voyage sera ce qu’il sera. Il répond à un espoir ou une nécessité. Nous rencontrerons les habitants du bout du monde. Nous irons à la rencontre des animaux du bout du monde. Nous verrons des paysages du bout du monde. Le bonheur d’emplir nos mémoires humaines, de collectionner des tas de photos sur nos mémoires numériques. La fierté de connaitre, d’avoir vu. Le voyage, c’est aussi le chemin. En croisière, le chemin est simple. C’est une ligne continue dessinée sur l’océan. À la proue du bateau, à la poupe, par bâbord ou par tribord, le spectacle du chemin est apparemment le même. L’eau et ses petites vagues. Mais pour moi, et cela est étrange, cette uniformité ne génère jamais l’ennui. Je passe de longs moments à regarder cette étendue fluide qui par chance est presque toujours calme. Cette fluidité est un support pour les pensées, pour le rêve. Parfois, une écume blanche se forme sur la crête d’une vague pour distraire mes rétines. Cette fluidité se retrouve dans le temps qui s’écoule en moments personnels ou moments de convivialité. Le voyage de Puerto Madryn à Ushuaia aura duré deux jours et trois nuits. Comme cela est rapide de parcourir de milliers de kilomètres à vitesse lente.

Nous arrivons en vue du Cap Horn. Dans les reportages télévisuels, nous voyons des navigateurs à bord de leurs voiliers affronter des vagues, des bourrasques. Nous naviguons paisibles, tranquilles dans les mêmes eaux. Privilège.

 

© Pierre Delphin – 31 janvier 2020

 

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