La vie d’un rat, cela est peu connu, peut être très difficile. Beaucoup plus que la vie d’un chien qui, comme le rappelle le dicton, n’est pas du tout facile. Ce rat, que ses parents, des gens de basse souche, par manque d’imagination, avaient appelé Raton. Il faut dire tout de suite que Raton eut la vie dure dès son enfance. Pourtant ses parents avaient un bon métier ! Ils faisaient la lessive pour tout le quartier de la grande ville. Aussi, dès que Raton eu une taille suffisante, un soir après le travail quotidien, ils dirent à leur fils : Tu vas travailler avec nous et à partir de demain, il faut que tu deviennes le meilleur raton laveur du monde ! Raton se sentit investit d’une charge qui lui paru très lourde sur ses petites épaules.il frotta, il lessiva, il rinça les beaux dessus, les beaux dessous des bourgeois du quartier.

Son caractère tendre fit qu’il fut ému par tant de belles choses. Trop admiratif, un soir, il fit ce qu’il n’eut jamais dû faire : il grignota une belle dentelle de soie orangée bordée de fils d’or. Cela fit un scandale et se sut dans tout le quartier. De ragots en boniments la réputation de toute la famille sombra dans le mépris social. Même leur camarade Ratinez fervent défenseur des opprimés, ne put rien à l’affaire. Son père qui venait, comme à son habitude, de suçoter les fuites de la brasserie voisine, se dressa face à lui. Son air était très grave, un peu de mousse blanche salissait sa moustache. Assis sur ses pattes arrière, la queue allongée, pas très droite, derrière lui, voulut prendre la parole. Il fit d’abord un hic, déglutit un instant, fit un hoc et, laissant un bref silence, se lança dans des propos intraduisibles que Raton ne comprit pas. Cependant, lorsque son père reprit sa respiration, ce fut pour lancer :

-      Raton, mon fils, tu es un rat dégoutant. Tu as sali, sacrifié, humilié le résultat de toute une vie de travail de ta mère et de moi qui suis le chef.

Le père ajouta d’autres paroles terribles, entrecoupées de hic et de hoc dus aux effluves de sa dégustation de voisinage. Il n’eut même pas un regard pour la pauvre mère qui laissait couler ses larmes en silence le long de son tendre museau. Tête baissée, Raton entendit la sentence :

-      Raton, je te renie et sans répit file loin d’ici et ne respire plus l’air que tu as sali !

Raton resta un court instant sans respirer, car cela est très dangereux pour les rats. L’air ayant reprit une circulation alternative normale dans ses voies aériennes, il resta bouche béante. Il sentit la honte et l’humiliation qui empourpraient son front. Un instant, il baissa de nouveau la tête. Pas longtemps parce que c’était un rat fier. Sa petite tête de rat fonctionna vite. Vous ne voulez pas de moi ici, j’irai là-bas ! En fait, il n’avait pratiquement jamais quitté son quartier et il ne savait absolument pas où était là-bas. Peu importe, il irait quand même. Il partit donc d’ici sur un coup de tête de rat. Il n’emporta rien, même pas un slip, d’ailleurs il n’en portait jamais.

Il se mit en chemin. Depuis longtemps, la nuit était tombée dans la douceur d’une fin d’été. Il trottina le long des rues, les oreilles tendues pour d’éventuelles alertes de sécurité. On se sent si mal protégé dans les villes aujourd’hui ! Devant la boutique d’un fromager, il trouva quelques croutes qui trainaient par terre. Un vrai festin pour lui ! Plus loin, une pomme bien tendre, un peu blette, lui fit un délicieux dessert. Il trouva aussi une écuelle de convivialité que les chiens du quartier avaient délaissée. Il avala plusieurs goulées et dut secouer sa tête pour essorer ses moustaches. Par facilité, il avait choisi une rue qui descendait, ainsi la fatigue était moins grande. Mais il dû s’arrêter, car la rue s’arrêtait. Il se vit au bord de l’eau. Cela lui permit d’admirer son museau dans le miroir liquide. Il en avait entendu parler, mais s’en étonna quand même : Mais c’est la mer d’ici et là-bas, il y a des bateaux, de gros bateaux. Un reste de rancœur dans la tête, il prit sa décision. Ils veulent que je parte, soit, je partirai. Je monterai sur un bateau et je naviguerai. Je ne serai plus un raton laveur, je serai un rat d’eau. Je vais partir en croisière, et peut-être que je ferai le tour du monde. Mais monter sur un bateau n’est pas chose facile pour un rat. D’abord, il vit une passerelle qui reliait la porte du bateau au quai. Sans bruit, il s’approcha. Un humain, pas beau, tapa du pied en criant : Fiche le camp d’ici sale bête. Que de haine, que de haine se dit-il en faisant fonctionner ses petites pattes à toute allure. Arrivé au bout du bateau, il vit de grosses cordes qui attachaient le bateau au quai. Voilà de bien belles passerelles pour moi pensa-t-il. Mais à peine avancé d’un mètre, un gros disque en plastique lui barra le passage. Ce n’est vraiment pas gentil de ne pas laisser un petit rat comme moi accéder au navire. Il vit alors des hommes tout habillés d’un beau costume tout bleu près de très très gros colis posés sur des plateaux de bois. Le plus discrètement qu’il put, il se glissa à l‘intérieur de l’un des plateaux et attendit. Le bois ne sentait pas très bon, mais il ne s’en plaignit pas. Il ancra ses petites griffes dans des rainures et dû subir pas mal de remue-ménage. Quand le colis fut stabilisé, il sut qu’il était à l’intérieur du bateau. Il avait gagné. Il allait naviguer, il partait en croisière !

Raton a toujours été d’un caractère prudent. Il resta plusieurs heures ainsi. Il bougeait à peine. Avec une incisive, il fit un petit trou dans le bas du colis. De l’eau cola sur son museau et cela lui fit du bien. Le bateau frémissait, c’était bon signe. Il avait quitté le port. Il trouva un endroit plus confortable dans un recoin difficile d’accès où des chiffons avaient été entassés. Il les écarta et se fit un nid très douillet. Curieux, il constata aussi que les autres colis contenaient aussi des choses délicieuses. Des graines, des légumes frais, des fruits. Il fit un magnifique festin pour fêter ce début de croisière. Où vais se dit-il ? Mais cela n’avait que peu d’importance pour lui, il avait décidé de partir, il était parti. Le lendemain, le ventre bien plein, après un bon sommeil, il constata qu’il s’ennuyait un peu. En explorateur, il chercha des failles et des interstices lui permettant d’aller et de venir à son gré, surtout de retrouver facilement son appartement, comme il appelait déjà l’endroit où il avait élu domicile. Un soir en se faufilant avec beaucoup d’imprudence, il entendit de la musique. C’était joli. Il se cacha sous un fauteuil, la musique était belle, douce, enjôleuse. D’où il était, il ne voyait que des pieds. Des humains. Comme il voyait quatre pieds ensemble, il pensa qu’ils étaient deux par deux. C’est comme ça qu’il apprit que les humains, quand ils étaient contents, dansaient. Il remarqua aussi qu’il y avait presque toujours deux grands pieds qui dansaient avec deux petits pieds. Il trouva cela beau. Il aurait bien voulu essayer, mais il était seul. Il eut de la peine, mais, même s’il avait eu une compagne, faire danser huit pattes ensemble, cela doit-être très difficile. Lorsque la musique s’est arrêtée, il constata que tous les humains partaient. Ils allaient dans de grands couloirs, chacun s’arrêtait devant une porte, entrait et la refermait. Bientôt, le couloir où il se cachait fut vide. Il se promena ainsi un moment en entendant des bruits bizarres derrière les portes. Il lui sembla même que quelqu’un criait. Au bout du couloir, il eut très peur, une porte s’ouvrit. Un humain apparut les bras en l’air juste vêtu d’une petite chemise. L’ayant vu, cet humain cria : oh, un rat ! Puis l’humain s’écroula sur la moquette du couloir. Un autre humain sorti par la porte, sans chemise. Raton eut très très peur, il retourna dare-dare dans son appartement. Il but un peu d’eau, grignota quelques fruits et s’endormit.

Il se sentait bien sur ce bateau. Très vite, il se dit que cette croisière serait un moment heureux de sa vie. Son appartement était confortable, une alimentation copieuse et bien choisie. La compagnie des humains qui font des choses très drôles avec de la musique. Il était heureux. Bon, il aurait préféré avoir lui aussi une compagne. Son caractère optimiste faisait qu’il savait que ce serait sans doute pour bientôt. Tous les matins, il se disait la même chose : que c’est bon de naviguer ! Un matin, c’était très tôt, il dormait encore. Il sentit le bateau s’arrêter. Belle opportunité pour aller voir un nouveau pays ! Il entendait de l’autre côté de la cloison les humains qui parlaient fort. Certains même, criaient : laissez-moi passer ! J’étais avant vous ! Raton ne comprenait pas tout. Lui, tranquillement, il repéra un gros colis chargé de boites vides. Il se glissa dans l’une d’elles. Elle avait des odeurs de fruits bien agréables. Il attendit. Pas longtemps, un choc, il savait que maintenant il était sur terre. Il ne savait pas où, mais cela n’avait aucune importance. Il était ailleurs ! Il avança le museau, personne. Il avança une patte, personne. Il sortit prudemment du colis, rien à signaler. Il courut aussi vite qu’il put vers un endroit avec de l’herbe haute et même des fleurs. Il constata qu’il faisait très chaud. De là, il regarda avec amusement passer les humains. Ils se bousculaient, criaient, rouspétaient, cherchaient toujours à être les premiers. Il fut stupéfait de voir de telles habitudes. Un peu plus loin, il vit un grand panneau. En lui-même, il remercia le vieux rat des villes qui lui avait appris à lire. Il déchiffra le panneau : R-A-R-O-T-O-N-G-A. Il pensa qu’il y avait une faute et décida que cet endroit s’appelait : Rat au Tonga. Il fut certain que c’était bien là qu’il voulait aller.

Il commença à visiter l’endroit, la nature était belle, quelques insectes le taquinaient, mais, d’un mouvement rapide des oreilles il les chassa. Plus loin, le sol fut plus dur, sur une grande distance. Sur cette surface, d’étranges choses passaient à grande vitesse. Là encore, il eut peur. Mais, courageusement, il courut vite, très vite. Quand il sentit de nouveau de l’herbe sous ses pattes, il sut qu’il était de nouveau en sécurité. Il souffla fort, grignota quelques végétaux humides et poursuivit son chemin. Sa première rencontre fut un grand coq. Brun, rouge et bleu il était beau. Mais il était aussi fier et même un peu orgueilleux. Le coq lui chercha des noises à coup de bec. Raton fila vite sous une barrière pour se mettre en sécurité. Mais, de l’autre côté, il se trouva museau contre museau avec un jeune cochon tout noir. Il ne fut ni méchant ni gentil. Seulement, il grogna très fort, un peu comme le font les humains. Ne voulant pas chercher d’histoires dans ce pays qu’il ne connaissait pas, il continua son chemin. En arrivant près d’une barrière, il eut une grande surprise. Son cœur se mit à battre très fort. Plusieurs fois, il ouvrit et referma ses yeux. Sur une pierre plate, à quelques pas de lui, une souris était là, et elle riait : Cela se voit que tu n’es pas d‘ici ! tu as peur de cochonou alors que c’est mon meilleur copain. J’habite à côté de chez lui, près de la réserve de pommes de terre. On m’appelle Petite Rate, et toi comment t’appelles-tu ? Raton se présenta en bégayant un peu. Il faut dire qu’il trouvait Petite Rate très jolie et sentit très vite qu’il devenait amoureux. De son côté, Petite Rate avait rosi aussi. Le ciel étant devenu plus sombre, ils reçurent quelques gouttes sur le museau. Un gros craquement. Que se passe-t-il demanda Raton : N’ait pas peur lui répondit Petite Rate en se serrant contre lui : C’est un coup de foudre ! viens chez moi, nous serons à l’abri. Il la suivit, passa difficilement par le trou de souris. L’intérieur était étroit et il dû se serrer fort contre sa nouvelle compagne. Avec émotion, il sentait battre son cœur. Chacun évoqua sa vie et le bonheur d’avoir rencontré l’autre.

Le beau temps étant revenu, la nuit commençait à obscurcir le ciel. Petite Rate, les yeux brillants lui dit : Ce soir, je t’emmène dans un endroit merveilleux. Nous serons sur une plage de sable tout blanc. Il y aura de grosses noix à croquer avec plein de bon jus dedans. Nous pourrons même tremper la patte dans l’eau en regardant au loin de belles iles. Nous serons protégés par une merveilleuse végétation. Tard dans la soirée, ils étaient blottis l’un contre l’autre sur le sable chaud. C’est très exactement depuis ce jour, que l’ile du Rat au Tonga est appelée l’ile du bonheur.

Raton laissa repartir le bateau. Avec Petite Rate, ils trouvèrent un endroit plus grand où ils furent plus à l’aise. Pour eux deux, mais surtout pour les six petites ratonettes qui vinrent compléter leur bonheur.

 

 

© Pierre Delphin – 9 mars 2020

 

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