Aujourd’hui encore, le titre n’est pas l’exact reflet de la réalité. Notre bateau poursuit sa route, toute droite. Nous traversons d’est en ouest au sud de l’Australie. À notre gauche, loin, le plateau antarctique plusieurs jours de navigation pour rejoindre le port de Fremantle afin de passer à la station-service et au supermarché. Nous ne descendrons pas, personne ne viendra à bord, c’est la règle. Ensuite grande traversée en diagonale de l’océan indien. Là, le mot errances reprend ses droits. Il y a quelques jours, Dubaï était notre destination, avec un retour à la maison en avion. Aujourd’hui, notre projet de destination serait Marseille. Sur les continents, la situation semble empirer, tant dans la réalité que dans les esprits. Il en est ainsi, nous devenons fatalistes, notre destin subit une inflexion de sa trajectoire. Évoquer ainsi une quelconque probabilité de destination avec trois semaines d’avance n’est que supputations dans lesquelles chacun de nous introduit une part de son propre ressenti.

J’évoquais dans mon texte précédent le titre de « prison dorée » ce sentiment d’aller vers un inconnu. Aujourd’hui encore, j’ai une excitation sans doute perverse d’aller vers de l’inconnu. J’aurai mis un peu de temps, mais maintenant, je sais les risques que ce virus traine dans son escarcelle. Un excellent ami du village nous a appris son infection. Je suis triste pour ce couple toujours si dévoué aux autres. Pour eux, j’espère. Quelques centaines de personnes ont quitté le navire soit à Sydney, soit à Melbourne. Ils ont jugé ce qui était le meilleur pour eux. Nous avons décidé de rester parce que nous avons jugé que c’était le meilleur pour nous. Dans ces situations, personne n’a tort, personne n’a raison et les jugements sur les autres prennent des allures de ragots. À terre, sur mer, aucun d’entre nous n’en ressortira indemne. Hélas dans leur corps pour certains, dans notre esprit pour tous. Bien évidemment, la pandémie n’aura qu’un temps que nous ne connaissons pas. Les changements en nous, chez les autres, seront-ils positifs ? Rien n’est moins sûr ! Lorsque la pression publique se relâchera, sera-ce une réaction de sagesse et de pondération apprise dans la durée du confinement ? Ou allons-nous repartir dans un tourbillon d’inepties, comme pour rattraper le temps passé dans l’isolement ? Implicitement, nous choisirons une attitude. Nous oublions l’histoire lorsqu’elle devient désagréable à entendre. Retrouvez dans vos manuels l’histoire de Venise en 1576. Il y aura tant de morts rien que dans cette ville où la peste fait des ravages, alors qu’en France nous sommes en pleine Renaissance. L’histoire se mettrait-elle à bafouiller et à se répéter ?

Nous avons décidé de rester parce que cela semblait meilleur pour nous. Le bateau est réputé sain, pas notre village. Nous sommes aussi restés parce que nous avons très fortement envie de terminer notre tour du monde. Nous avons tant et tant rêvé que nous voulons de toutes nos forces aller au bout de ce rêve, même si aujourd’hui c’est un rêve éveillé. La vie à bord n’a pas changé en apparence, mais tout n’est pas pareil. Notre cabine est toujours un peu petite, mais toujours confortable. Les différents restaurants nous proposent toujours une alimentation délicieuse et élégamment servie. Au fil de la journée, la gymnastique, les conférences, la musique, la danse ou les brillants spectacles restent présents pour nous donner une vie agréable. Tout est là, bien installé pour la continuation de cette merveilleuse croisière, pourtant un voile plane sur le bateau, sur l’âme des passagers. Quand nous rencontrons les amis, les connaissances de voyage, nous rions toujours, mais pas de la même manière. Il y a une certaine crispation dans les voix. Chacun ressent l’incertitude du moment avec son tempérament, avec son histoire. L’incertitude est une source des craintes, des peurs. Alors on s’invente des projets, des certitudes. Nous disons que dans trois semaines, peut-être plus nous serons à Marseille. Notre terre de France, là où nous avons une existence. Nous ne parlons pas de ce que nous ferons quand nous aurons les pieds posés sue le quai de la Joliette. Un nouvel inconnu se présentera. Ici, des animateurs, des artistes sont descendus aux étapes précédentes sans pouvoir être remplacés. La direction de l’animation fait des prodiges pour donner une vie agréable à chacun. Alors, les animateurs, les artistes sont sollicités jusqu’à la fatigue pour pallier les absences, pour nous donner du bonheur.

Mardi, nous ferons un arrêt à l’est de l’Australie, dans port de Fremantle à l’entrée de la baie de Perth. Ensuite, nous nous élancerons à travers l’océan indien. Une longue aventure. J’ai consulté ma carte Michelin, il n’y a pas de station-service ni de supermarché sur la route jusqu’à Dubaï. Je me suis beaucoup exprimé sur la traversée de l’océan pacifique qui lui, est parsemé de petits ilots. Instinctivement, j’attends pour cette diagonale océanique beaucoup de promesses. Lesquelles ? Je ne sais pas. Je suis friand de cette attente de découvertes. De regarder ces endroits où il n’y a rien à voir. Tout sera dans l’espace de mon ressenti. Mon encéphale gauche devra sans doute rester en vacance. Le droit filera danser sur les chemins du rêve. Il s’inventera des histoires de flibustiers ou de grands poissons dansants sur les vagues roses. Qu’importe, je regarderai l’océan jusqu’à souler mes rétines. Mon attente de cet instant est sans doute plus belle que sera la réalité. Je suis heureux de cette attente. Il nous aura fallu plus de quatre jours pour aller de Melbourne à Fremantle. Un peu de vent, un peu de vagues nous confirment que nous sommes bien sur un bateau. Il tremble, il bouge, nous titubons dans les couloirs. Même danser un tango devient difficile.

Dans cette nouvelle traversée océanique, point d’ile, point de rencontre, nous ne serons qu’entre nous, couples, amis, connaissances. Mais nous serons aussi et surtout avec nous-mêmes, face à la réponse à la question de savoir ce que je vais faire, de ce que je vais être aujourd’hui. Nous devenons les artisans du bonheur de nos activités et de la tristesse de notre ennui. Moi, j’imagine déjà avec joie l’utilisation de mon temps. Le plus souvent, j’irai en tenant la main de la femme que j’aime. Nous voguerons sur le bateau qui vogue sur l’océan. Je prendrai mon stylo à plume fétiche, j’userai encore quelques cartouches de mon encre violette. Assis sur un transat, un livre me tombera parfois sur la poitrine quand un nouveau rêve se posera sur moi. Si cela ne suffit pas, j’ai ma réserve de mots croisés emportée en prévision d’un naufrage. Dans ma boite informatique, j’ai un stock fantastique de musiques, de chansons. Il y a tant à faire sur un bateau de croisière quand on a décidé d’être heureux.

 

© Pierre Delphin – écrit en salle de lecture sur le Magnifica le dimanche 22 mars 2020