L’écriture est-elle un refuge ?

Ce matin, je viens me lover dans mes cahiers comme dans un cocon sécurisé. Je suis sur le pont 13, à l’air du large. Le ciel est légèrement couvert, comme un voile de tristesse. Ce matin, j’ai profité du soleil matinal sur le balcon, tranquille. Tôt ce matin, j’ai ouvert le rideau, Annie finissait sa nuit. Depuis hier au soir je savais que nous naviguions vers le nord-ouest. Le soleil était en face de moi. Les dernières brumes de mon sommeil se sont vite dissipées. Si le soleil était en face du bâbord, c’est que notre direction était plein sud. Étrange. Vérification sur la carte de position que propose la télévision interne : nous avons fait demi-tour dans la nuit. Sous la porte un message papier : le port de Dubaï vient de fermer, nous restons proches des côtes australiennes pour être en sécurité. Cette information est confirmée vocalement dans la matinée. Le capitaine complète l’information en précisant qu’il pense pouvoir nous donner des informations plus précises dans les 48 heures. Nous sommes donc en errance. En fait, nous parcourrons un grand cercle sur l’océan. Ne soyons pas dupes des mots, il s’agit d’une errance maitrisée, pas de problème de sécurité, pas de problèmes pour notre confort.

Je reste optimiste. Je suis convaincu que cette croisière tour du monde restera grandiose. Grandiose avec toutes ces périodes où nous avançons, où nous reculons, où nous revenons. Croisière riche d’une multitude de découvertes et d’une multitude d’aléas. Pour les passagers, les esprits s’échauffent pour certains, s’effondrent pour d’autres. Pour moi, j’attends que de nouvelles certitudes nous soient apportées, je n’aime pas les supputations. Alors, je trouve une table avec vue sur la mer, une chaise respectueuse de mon dos, j’aligne des mots, peut-être sans intérêt, peut-être pour rien. Pas pour rien puisque cela me fait du bien d’écrire. Mon refuge. Généralement, l’individu n’est pas fait pour l’incertitude. Je vois autour de moi beaucoup de personnes qui, refusant cette incertitude qui les effraie, inventent des suppositions, des alternatives. Lorsque ces alternatives sont répétées par des auditeurs, elles deviennent de nouvelles certitudes, même si elles n’ont aucun fondement validé. Ainsi naissent les bruits de coursives.

Même si je ne m’en délecte pas totalement, j’aime vivre avec une certaine dose d’incertitude. L’incertitude fait frémir, elle dope l’adrénaline, crée une inquiétude, une attente. Je me sens rajeunir. Je me souviens d’avoir souvent ressenti cela lorsque nous partions en montagne. Nous n’étions jamais certains d’arriver au bout de notre projet, et souvent nous avons dû faire demi-tour. La montagne était devant nous tant dans son sens réel que dans son sens symbolique. Sur un bateau flottant sur une mer bien plate, je suis de nouveau face à une montagne. Cela me rajeunit et me fait du bien.

Pour continuer ma plongée dans mon encrier, je vais fermer cette page pour aller à la page suivante de mon cahier pour écrire encore, autrement. J’ai retrouvé sur mon ordinateur un début d’écriture qui pourrait être une nouvelle. Pépère en est le titre. Pépère me ressemble, mais il n’est pas moi. Pépère a vécu des aventures qui ressemblent aux miennes, mais qui ne sont pas les miennes. Pépère est mon espace de liberté que l’écriture m’offre, comme la peinture pour d’autres. Peut-être le lirez-vous un jour, qui sait ? Alors, discrètement, je glisse un pas sur la page d’à côté.

© Pierre Delphin le 25 mars, sur le pont 13, il est 11h30