Après un moment de vie exceptionnelle, il reste le retour. Avec le retour, il reste le rangement. Les vêtements doivent retourner dans leurs placards. Il y a ceux que nous avions emportés et ceux que l’on a glanés sur place au fil des escales, sur les marchés ou dans les boutiques. Il y a le tri des souvenirs matériels, ces achats coup de cœur d’un moment. À qui allons-nous offrir ceci ? À qui allons-nous offrir cela ? Toute une réserve de sourires et d’embrassades. Il est merveilleux de réaliser un grand voyage. Il est merveilleux le retour d’un grand voyage. Il y a aussi le tri des souvenirs photographiques avec la lancinante question : Comment sélectionner trois photos sur dix, quels sont les critères du tri quand on les aime toutes ? Un grand travail qui me reste en perspective, même s’il a été largement commencé sur le bateau. Et puis, il reste le tri dans la tête où règne un certain désordre, ce sera le plus dur ! Classer, ranger, oublier dans mon esprit, les moments forts, particuliers de ce voyage. Ranger les émotions, sur une étagère spéciale de mon cerveau. Les émotions qui m’ont fait rire, celles qui m’ont fait mal, celles qui m’ont ému et celles qui m’ont valu quelques perles de larmes. Les images, les sons, les odeurs, les goûts dont mes sens reviennent en surcharge.

Tout cela serait un retour naturel de voyage. Mais voilà. Il y a l’orage sanitaire qui plane sur le monde, sur le pays, sur nos têtes. Peut-être pas la peur, mais certainement l’inquiétude. Nous sommes revenus de voyage dans un pays que nous n’aurions pas voulu connaitre. Ce pays est là, nous vivons avec, nous sommes parties de lui.

Alors, les valises non défaites sont entassées dans l’entrée de l’immeuble de notre résidence secondaire. Ils somnolent, en attente. Nous n’y avons prélevé que quelques objets, vêtements qui nous étaient nécessaires, ici. L’un des quatre grands sacs contient les souvenirs. Naturellement, nous les offrirons à notre famille, à nos amis, comme pour partager avec eux une parcelle de bonheur que ce voyage a été pour nous. Évidemment, il y aura des sourires, des éclats de rire, des embrassades. Ce sera un si doux moment. Mais, ce sera comme un mets délicieux qui manque de fraicheur. C’était au moment de mon arrivée que j’avais envie de rire pour donner nos trouvailles à ceux que nous aimons. Mais, tout ceci de ma part, n’est qu’un état d’âme, comme à mon habitude. Une frustration, une attente. Aujourd’hui, je sens le jour de retrouvailles encore bien loin.

Dans notre navire-Tamaris, notre croisière se poursuit, immobile. Notre cabine est confortable, nous y sommes heureux, puisque nous sommes ensemble, tous les deux. Nous avons le sentiment d’être protégés, d’être isolés de la tourmente. De temps en temps, nous apercevons nos voisins de cabine. Nous nous saluons de loin, nous nous sourions, nous nous envoyons des baisers sur le bout des doigts. Cela est très difficile pour nous. Eux ont eu le temps de s’habituer, nous ne sommes que des débutants du confinement. Parfois, je m’échappe pour faire des courses, trois fois par semaine. Je suis mal à l’aise pendant ces moments-là, à cause de toutes ces précautions que je dois prendre. Alors, je me dépêche, je rentre vite à l’appartement, Annie m’attend.

Pendant des heures et des heures, j’ai regardé la mer. Sans jamais me lasser. Pendant des heures, j’ai regardé cette ligne courbe qu’on appelle horizon. Aujourd’hui, je continue à regarder.  Mon regard s’arrête contre la haie à quatre mètres de moi. Ma cour est propre, nette, j’ai eu le temps de la nettoyer. Alors, dans ce simple endroit, mon esprit peut repartir en voyage en voguant entre les vagues des souvenirs récents et les chemins du présent. J’avais lu un mot amical avant notre départ. Il émanait d’un ancien croisiériste. À l’arrivée d’une croisière, disait-il, il y a naturellement un moment de profonde dépression. Cette dépression je la ressens aujourd’hui, fortement renforcée par le confinement. Mais, ce croisiériste expérimenté préconisait aussi que le traitement de cette dépression ne passait pas par l’absorption d’une pilule bleue miracle, mais par un traitement bien mieux adapté à la situation. Il disait simplement : Dès le retour, passez commande d’une autre croisière et commencez tout de suite à rêver du fabuleux voyage qui reste à venir. J’ai jugé ce conseil simple. J’ai jugé ce conseil sage. Alors, je me soigne. J’ai appelé Virginie, celle de l’agence de voyages. Je lui ai demandé un devis pour la prochaine croisière. Aimable, et excellente professionnelle, elle m’a demandé quel type de croisière je souhaitais. Elle n’a pas vu au téléphone que je haussais très légèrement les épaules en lui répondant que cette croisière avait été magnifique et que pourquoi pas, ce pouvait être intéressant de renouveler l’expérience l’année prochaine. Elle m’a assuré que cela était une très bonne idée, qu’elle allait me construire ce projet dans les prochains jours. Lorsque j’ai appuyé sur la touche rouge de mon téléphone, toute traces de dépression avaient disparues.

Ce n’est qu’un projet. Si celui-ci ne va pas à son terme, il y en aura un autre ou des autres. Construire un tel projet demande un peu de temps, de maitriser les contraintes d’organisation ou de contraintes financières. Il parait que le tissu des valises durcit lorsqu’elles ne sont pas utilisées régulièrement.

En attendant d’aller voir filer la vie sur d’autres mers, nous naviguons immobiles dans notre jardin. Des nuages blancs parcourent le ciel bleu au-dessus de nos têtes. Derrière eux filent les jours, en attendant celui où nous pourrons prendre ceux que nous aimons dans nos bras.

Il reste toujours un jour merveilleux à venir.

 

© Pierre Delphin – terrasse de Tamaris, le 28 avril 2020

 

 

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