Hier, j’ai fait une sottise. C’était interdit. Je suis sorti du confinement. En passant près des Sablettes, j’ai arrêté ma voiture, ma Twingo rose. Une envie subite, une pulsion, je suis allé voir la mer. J’étais à plus d’un kilomètre de mon domicile. Une sottise vous dis-je. J’en avais besoin. Par un bout de rue tranquille, une impasse, je suis allé vers la plage. Je ne suis pas allé sur le sable, c’est interdit. Je suis seulement resté sur le bout de la promenade. J’étais seul, enfin presque, deux ou trois couples se promenaient, des personnes âgées, enfin, plus âgées que moi. Je les ai laissées passer, puis j’ai regardé. La mer était là, devant moi, belle. Je suis venu souvent ici avec Annie, je ne l’ai jamais regardée comme cela. La plage était vide. Pas la moindre petite fesse humaine sur le sable, même pas un chien. Les mouettes passaient, regardaient la plage, déconcertées. La mer était calme, presque immobile. Seules de courtes vagues venaient masser le sable, lascif dans sa solitude. Elles allaient, venaient répétant sans cesse le même geste, comme des mains sur une épaule dorée. Au loin, les deux frères veillaient. Figés dans leur distanciation sociale, ils surveillaient le cap Sicié imbu de sa hauteur. Tout était en place, rien ne bougeait, rien n’avait bougé depuis ma dernière visite. Mon regard a balayé le paysage. Comme dans un film, les images se déposaient dans mon esprit à un rythme rapide. Je regardais la mer, tout était comme avant. Mais moi, je n’étais plus comme avant. Ce voyage sur les mers autour du monde, cette pandémie rattrapée à notre arrivée, ont modifiés toutes mes perceptions. J’ai appris à regarder les paysages comme si cela était la dernière fois. Comme si cela était mon dernier passage. Hier, j’ai regardé la mer et je l’ai vue comme je ne l’avais jamais vue.

Regarder la mer depuis une plage, depuis une jetée, c’est regarder le rêve être sur la mer, la regarder vivre, c’est être dans le rêve. Nous sommes restés près de quatre mois dans le rêve. Alors, pardonnez-moi si j’ai un peu de mal à revenir sur terre. La mer, je l’ai vue de toutes les couleurs. Parfois, grise quand elle était triste. Parfois verte ou bleu clair et même bleu sombre lorsque le soir venait. Certains jours, elle était ornée de dentelles blanches comme la robe d’une mariée qui me tendait la main. Je me souviens d’un soir où elle s’ornait d’un trait jaune posé par un soleil finissant. Il dessinait un passage entre l’hémisphère nord et l’hémisphère sud. Un passage, une limite. Un jour, je ne me souviens pas où, peu importe. Elle s’est mise en colère. Je n’ai jamais su qui l’avait irritée ainsi. Dans sa hargne, elle faisait balancer le bateau, arrière-avant, gauche-droite, immense balancelle. Nous étions au restaurant, nos voisins de table étaient inquiets. En moi-même, je souriais. Souvent, la colère des autres m’amène à sourire. D’un coup, un excès de rage sans doute, elle a jeté une énorme vague contre le hublot à côté de nous. Il était solide. Les voisins ont crié, nous avons sursauté de surprise et d’admiration. Que représente ma force face à la force de la mer ? J’accepte cette dépendance, elle décide, je suis son mouvement et ses humeurs.

Quand on a vécu sur la mer pendant un long moment, quand on s’est laissé glissé sur presque tous les océans, chaque vague oriente le regard. Quand, le jour du départ, j’ai laissé derrière moi la passe du port de Marseille, j’ai regardé la mer. Elle m’appartenait, j’allais à sa rencontre pour la découvrir. Quand le jour du retour, j’ai regardé la passe de Marseille pour entrer discrètement dans le port de la Joliette, c’est moi qui appartenais à la mer, qui avait appartenu à chaque vague. Sur le bateau, j’ai rencontré un couple, des Marseillais. Lui avec sa grande barbe blanche, de la fin de son adolescence et pendant quelques années de sa jeunesse, il a été marin. Par amour, pour se marier, il a abandonné le métier. L’âge de la retraite les a rattrapés. En croisière, lui aussi regardait la mer. C’était un connaisseur. Il y avait de la nostalgie et de l’amour quand son regard partageait le mien vers la ligne d’horizon. Ce n’était qu’une rencontre parmi d’autres, une belle rencontre. Il m’a parlé de ses voyages, de ses expériences. À côté de lui, sa femme souriait. Nous avions un verre de pastis à la main, nous aurions pu être dans un bistrot du vieux port.

Un souvenir épars parmi les autres. Ils sont en vrac dans ma mémoire comme dans ces greniers où beaucoup de personnes ont fouillé sans rien remettre à sa place. Dans le grenier de ma mémoire, que restera-t-il dans un an ? Dans cinq ans ? Au moment de mon grand départ. ? Que restera-t-il de ce grand voyage ? Peut-être des anecdotes précises, enjolivées par le temps. Je devrai sans doute ouvrir les albums photos pour faire ressurgir, avec les images, le goût de sensations vécues. Peut-être n’y aura-t-il plus rien, que ces brumes de mer qui engloutissent les paysages d’une mémoire qui s’érode dans l’usure du grand âge. Aujourd’hui, nous sommes le 8 mai. Jour de commémoration. L’armistice, la fin de la guerre. Là aussi, que restera-t-il dans la mémoire collective dans quelques années? Ceux qui ont vécu ces temps de conflit étaient enfants à cette époque-là, ils sont très âgés aujourd’hui. Aujourd’hui, je rêve. Je rêve que le 8 mai, nous cessions de commémorer un armistice, la fin d’une guerre. Non, je voudrais que ce jour-là nous fêtions le début de la paix. Même avec des tiraillements, c’est ce que nous vivons aujourd’hui. Célébrons la paix, c’est un présent de notre présent. La pandémie est venue, elle bouscule nos vies. Nous avons parfois refusé de la croire vraie à ses débuts. Aujourd’hui, elle s’impose à nous dans une relation de maitre à esclave. Même si nous cherchons parfois des échappatoires, nous nous soumettons à sa subordination. Avec le masque sur mon museau, je reste optimiste. Dans quelques mois, la situation pandémique sera maitrisée. J’exige de moi-même de rester dans ce regard positif. Cette pandémie me fait penser à la vague qui a frappé le hublot du bateau. Elle a montré sa force, le bateau a continué sa route. Lorsque nous retrouverons une sérénité sanitaire comme la mer a retrouvé son calme, quels seront nos propos pour décrire la période que nous vivons ? Sur les médias, j’entends beaucoup évoquer que demain, l’après-pandémie sera un temps différent qu’avant la mauvaise vague sanitaire. J’entends de belles phrases disant que les choses, les gens allaient changer. Je n’ai pas entendu ces talentueux argumenteurs dire en quoi eux-mêmes, ils allaient changer. Le changement n’est pas à attendre des autres, c’est nous qui le portons. Mais, au fait, je ne sais pas moi-même en quoi je vais changer. Mais, ai-je envie de changer ?

Ce voyage a laissé des traces en moi. Cela, vous l’avez compris pour ceux qui m’ont suivi au fil de mes lignes d’écriture. Après ce voyage, pour moi, rien ne sera comme avant. Pourtant, je continuerai à me lever, me coucher à la même heure. Je continuerai à tailler mes rosiers, arracher les mauvaises herbes de mon jardin. Je continuerai à mijoter des petits plats pour ceux que j’aime. Je continuerai comme avant.

Mais, la mer me manque. Elle a été, elle reste mon amie intime. Parfois, je lui ai raconté mon âme, elle m’a répondu. Amie intime sans concession. Je ne décide rien, elle m’entraine. Par chance, Annie me suit dans mes divagations, elle me tient la main.

 

© Pierre Delphin – 8 mai 2020

 

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